Le coup dur
En parallèle, un « petit problème » est survenu dans la société où je travaillais avec mon frère. (Je dis « petit » avec sarcasme.) Le jour où les investisseurs irlandais ont envoyé le premier virement pour lancer le programme immobilier, notre PDG a décidé de s’enfuir avec la somme. Résultat : l’entreprise a coulé, avec plus de 50 salariés sur le carreau — moi, mon frère, Fabrice, et d’autres amis qui avaient rejoint l’aventure. Du jour au lendemain, on s’est tous retrouvés au chômage.
Sauf qu’au Maroc, le chômage, ça n’existe pas — surtout quand on n’a même pas de contrat de travail. J’ai dû me débrouiller. Je ne sais plus comment, mais j’ai réussi à négocier : rester quelque temps dans les locaux le temps de lancer mon entreprise (créée en février et mise en sommeil), et surtout, garder ma ligne téléphonique — encore une fois, le temps de me verser un petit salaire. Ces deux choses m’ont sauvé.
À l’époque, j’avais un ordinateur — un MacBook Pro, offert par mon grand-père. Le Graal des ordinateurs. Et j’avais été formé sur Photoshop : je savais faire du graphisme, des brochures, toute la communication d’une entreprise. À Marrakech, je me suis dit : « Il y a beaucoup à faire dans le tourisme. » (Et j’avais vu juste.) Les riads, les maisons d’hôtes, les hôtels, les organismes touristiques… tous avaient besoin de visibilité.
Une nouvelle aventure
J’ai démarré mon entreprise tout seul. Puis, lors d’un salon à Casablanca, j’ai rencontré Ismaël, un jeune homme d’une trentaine d’années, comme moi. Lui aussi voulait monter sa boîte, et il avait des compétences que je n’avais pas : il était webmaster, il savait créer des sites internet (pour moi, c’était du chinois). Mais je savais que c’était l’avenir — chaque entreprise avait besoin de son site.
Je lui ai proposé une association à 50-50 sur les marchés qu’on décrocherait. Le problème ? On n’avait pas la même conscience professionnelle. Moi, il était hors de question de ne pas être opérationnel à 8h du matin. Répondre aux clients dès 8h, c’était une règle non négociable. (Quand on travaille à domicile, il faut se fixer des limites, sinon on coule.) Ismaël, lui, était sérieux, mais… il travaillait la nuit. Impossible pour moi. On ne peut pas bosser la nuit quand on est à son compte — il faut être disponible la journée.
Au bout d’un moment, j’ai dû lui dire : « Stop. On arrête la colocation, je te demande de rentrer chez toi. Et on arrête l’association. » Je continuerais seul. Il a accepté et est retourné vivre à Casablanca.
Un tournant
J’ai commencé à démarcher les maisons d’hôtes à Marrakech… mais le marché était saturé. Un jour, j’ai recroisé un copain de mon père, Jean-Marc (un vrai commercial, capable de vendre du sable à un Saharien !). Lui aussi avait tout perdu dans l’immobilier avec le même patron, mais il s’était relevé en reprenant la gestion d’un hôtel dans un tout petit village près d’Essaouira : Sidi Kaouki.
Un lieu paradisiaque, un endroit perdu comme il en existe peu sur Terre — une cabane de pêcheurs, une plage, une mosquée. Et c’est là que tout a basculé…
Au début, je faisais les allers-retours entre Marrakech et Essaouira. Seul. Je laissais Rizlan à la maison, parce que je n’avais pas les moyens de payer pour deux. Pour la première fois de ma vie, j’ai osé aborder des inconnus dans la rue. J’avais entendu deux Françaises, installées à une terrasse, parler de cartes de visite et de flyers. Je me suis dit : « Allez, tente ta chance. Tu n’as rien à perdre. »
Je me suis approché et leur ai expliqué que je les avais entendues discuter de flyers, et que je pouvais leur proposer un devis, une offre. Elles ont été ravies de tomber sur un Français qui comprenait leurs besoins. C’est comme ça que mon aventure à Essaouira a commencé.
Je faisais un aller-retour par semaine. J’ai rencontré beaucoup de Français expatriés à Essaouira — des propriétaires de riads, de maisons d’hôtes… et j’ai réalisé qu’il y avait un vrai manque d’agences de communication sur place. J’ai tenté ma chance, et j’ai réussi. J’ai travaillé pour plus d’une trentaine d’établissements dans la région, tout en développant ma société à Marrakech.
À chaque fois, je passais chez mon ami Jean-Marc, à Sidi Kaouki, dans son bel hôtel. On se serait cru en Grèce : des murs blancs à la chaux, une ambiance méditerranéenne… mais le minaret et la mosquée nous rappelaient qu’on était bien au Maghreb. J’adorais cette atmosphère entre mer et désert, ce paysage unique où l’aridité côtoyait la douceur de vivre. C’était un spectacle extraordinaire.
Un jour, Rizlan me propose de l’emmener avec moi à Sidi Kaouki. Les affaires allaient un peu mieux, alors je lui dis : « On ne va pas y aller en bus. On va louer une voiture, comme ça on pourra en profiter vraiment tous les deux. On découvrira ensemble les alentours, et ce sera plus sympa de faire la route en amoureux. » J’étais vraiment fou amoureux d’elle à cette époque.
Un matin, je devais aller travailler, alors je l’ai déposé dans un café en bord de plage. Je lui demande : « Ça ne t’ennuie pas de m’attendre une heure ? — Enfin, non, j’en ai pour deux heures. » Elle me répond, souriante : « Je ne bouge pas, je reste là, je t’attends. »
Je pars à mon rendez-vous… qui se termine plus tôt que prévu. Je reviens une heure avant l’heure convenue. Et là… Rizlan n’est plus au café.
Je la cherche des yeux, et je la vois sur la plage, dans les bras d’un autre homme.
Mon cœur a explosé en mille morceaux.
Elle ne répondait pas au téléphone. Et sous mes yeux, elle a fait deux, trois allers-retours avec cet homme sur la plage. Je ne comprenais pas. Puis elle a fini par revenir vers moi.
Là, j’étais froid comme un glaçon. Je lui ai demandé une explication. Elle m’a répondu, l’air détendu : « Mais non, ne t’inquiète pas, c’est mon cousin, gna gna gna… » Je lui ai rétorqué, amer : « Toi, tu marches bras dessus, bras dessous avec ton cousin comme un couple sur la plage ? Tu te fous vraiment de moi, ou quoi. » « Mais non, c’est mon cousin ! » Bref.
Toute la route du retour a été un vrai calvaire. Deux heures de trajet à l’époque. Je me souviens d’avoir été perdu, totalement perdu. Est-ce qu’elle me disait la vérité ? Est-ce que je m’étais fait des films ? Moi, je savais ce que j’avais vu. Et j’étais blessé, à tout jamais.
Je n’étais pas résident au Maroc, alors il fallait que je fasse des allers-retours tous les trois mois. Ça tombait bien : juste après ce moment si douloureux, j’allais rentrer en France quelques jours pour souffler.
J’ai soufflé, j’ai respiré… et puis je lui ai pardonné. En revenant, les choses se sont améliorées, beaucoup améliorées. Assez pour que je la demande en mariage.
Je me suis sacrifié — sans compter, sans hésiter. J’ai tout fait pour lui offrir la plus belle bague de fiançailles possible à l’époque. J’ai essayé de faire les choses dans les règles. Elle a rencontré mes parents quand ils sont venus. Ils ont connu son père (sa mère était décédée). Mais la rencontre s’est mal passée. Le père refusait de financer une partie du mariage.
Et à la fin… j’étais tellement perdu que j’ai dit : « Bon, vous savez quoi ? Il n’y aura pas de mariage. En tout cas, il n’y aura pas de fête. »
Et c’est là que le véritable chemin de croix a commencé… pour épouser une Marocaine. Si vous n’êtes pas amoureux, vous abandonnez immédiatement, tellement c’est compliqué. Mais moi, j’étais fou amoureux. Alors j’ai passé toutes les étapes.
J’ai même dû mentir aux policiers, sinon ma future femme risquait la prison. Voilà toute l’hypocrisie du Maroc, qui m’a profondément blessé pendant cette enquête — il n’y a pas d’autre terme. En réalité, ils mènent une enquête quand vous vous mariez. Et si vous avez le malheur de dire que vous avez consommé le mariage avant la cérémonie officielle, le mariage est annulé et la jeune femme va en prison. Voilà la mentalité pourrie qui règne dans ce pays.
Pourtant, j’avais vraiment essayé de m’intégrer. Comme disait César : « À Rome, on vit comme les Romains. » À Marrakech, j’ai vécu comme un Marrakchi. J’ai appris l’arabe, j’ai respecté les fêtes musulmanes, j’ai tout fait pour m’adapter. On critique sans cesse les Maghrébins en France qui ne savent pas s’intégrer… À nous de donner l’exemple quand on va chez eux. Et ce n’est pas simple, je le reconnais.
À force de faire des allers-retours entre Casablanca et Marrakech (car toutes les démarches pour le mariage devaient se faire à Casablanca, Rizlan étant de là-bas), je commençais vraiment à devenir fou. Un jour, j’étais au volant, et elle m’a poussé à bout. J’ai été à deux doigts de lui dire : « Tu sais quoi ? On arrête tout. » Et j’aurais dû. Ce jour-là, j’aurais dû tout arrêter. Parce que l’enfer allait commencer pour moi.
Pourtant, on a fini les démarches religieuses, on a fini par se marier. Moi, je n’avais pas d’argent pour faire la fête. On s’est offert une petite nuit d’hôtel à Marrakech. Ça a été les deux plus beaux jours qu’on a passés ensemble.
Sauf qu’à l’époque, je n’étais vraiment pas courageux. J’ai annoncé entre le rayon fromage et le rayon desserts du supermarché à ma maman que je venais de me marier. Je n’étais vraiment, vraiment pas fier de moi. Je pense qu’elle s’y attendait un peu, parce qu’on en avait déjà parlé. Mais ça ne se fait pas. Ce n’était pas comme ça que j’aurais dû faire les choses. Et je m’en veux énormément.
Ça s’est très mal passé dans la famille. Enfin, c’est la sensation que j’ai ressentie. Un de mes frères m’a clairement dit que je n’étais pas le bienvenu avec ma femme chez lui. Ma tante et mon oncle m’ont aussi dit que je n’étais pas le bienvenu avec une musulmane à la maison.
J’ai vraiment souffert de ça. Que ma femme soit rejetée comme ça au sein de ma famille, alors qu’ils ne la connaissaient même pas, je trouvais ça très dur.
En parallèle, professionnellement, j’avais rencontré deux hommes sur un salon à Marrakech : François et… (je ne me souviens plus du nom de l’autre monsieur). Ils cherchaient une société pour développer un site internet destiné à gérer les copropriétés en France.
À l’époque, mon entreprise commençait à faire des sites web. J’avais même embauché un développeur et je réalisais déjà des sites pour des riads, des maisons d’hôtes, etc. Quand ils ont vu mon travail, ils ont beaucoup aimé, et on a commencé à bien travailler ensemble.
Sauf que… mon employé n’avait absolument pas saisi l’ampleur de la tâche. Un site que j’avais vendu 5 000 euros… j’aurais dû le facturer 500 000 euros. Il y avait au moins un an de travail, avec deux développeurs à temps plein.
Ça commençait mal.
François, voyant mes difficultés mais aussi les compétences que je pouvais mettre à sa disposition, m’a ouvert un marché inattendu. Il m’a mis en contact avec IAD (Immobilier À Domicile). On a commencé à travailler pour eux en créant une université en ligne pour former leurs agents immobiliers directement sur leur plateforme. Le tout était relié à un système de statistiques et pouvait même fonctionner avec le CPF pour ceux qui suivaient les formations.
Un énorme travail, mais que j’avais plutôt bien chiffré et bien vendu. Ça m’a permis de relancer correctement l’activité de ma société.
Sauf que derrière, François me dit : « Tu n’as pas assez de monde. Il faut embaucher, parce que j’ai d’autres contrats qui arrivent, et surtout avec IAD, on va faire d’autres choses ensemble. Il faut que tu embauches. »
Alors j’ai embauché deux graphistes en plus… et trois développeurs supplémentaires.
L’idée était alors de développer une plateforme sur laquelle un agent immobilier pourrait :
- Choisir le style du site qu’il souhaitait,
- Et en 5 clics, générer son propre site internet, avec son image, des infos sur sa région et son quartier.
Le tout pour l’ensemble des agents immobiliers d’IAD — qui étaient déjà 1 200 agents indépendants à l’époque.
Moi, j’avais fait mes calculs. Je voyais à long terme, et honnêtement, je voyais là un projet viable. J’imaginais même faire ça jusqu’à la fin… jusqu’à ma retraite.
Le projet était vendu sous forme d’abonnement, avec une clé d’accès pour développer la plateforme, payée par IAD. Ils étaient emballés — surtout après ma présentation des futurs sites et la description que j’en avais faite. Vraiment, vraiment emballés.
Sauf que M. Pineda, François, quand il a vu 800 000 euros arriver sur son compte, il n’a pas trouvé mieux que de nous planter — c’est-à-dire ne pas nous payer. Il avait fait créer une société en France pour la production vidéo. Résultat : nous, on s’est retrouvés avec plus de 300 000 euros d’impayés et eux quasiment la même chose.
Je me suis retrouvé dans une situation très, très compliquée. À tel point qu’un matin, après trois mois sans pouvoir payer mes salariés, ils ont coupé tous les sites d’IAD.
François m’appelle, furieux : « Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Pourquoi c’est coupé ? »
Je lui réponds, calme mais ferme : « Ben, tu ne nous as pas payés. Ça fait plus de trois mois que j’attends tes règlements. À chaque fois, tu me dis que ça arrive… et rien ne vient. »
Là, il me lance : « Oh, ça ne va pas se passer comme ça, je vais te mettre plus bas que terre, tu vas voir. “
Je lui répond que pour l’instant, il fais ce qu’il veut, mais j’aimerais bien être payé. Et si ce n’est pas fait dans la journée, IAD sera directement mis au courant de ton comportement. »
Je n’ai même pas eu le temps d’attendre ou de réagir. Le patron d’IAD en personne m’a appelé 20 minutes plus tard. Il était à peu près 9h. Il venait de voir que tous ses sites étaient hors ligne.
Étant à Marrakech et lui à Paris, ça a été un peu compliqué au départ, mais j’ai eu une personne très réceptive au bout du fil. Je lui ai expliqué la situation et je lui ai proposé que mon père se déplace en personne le lendemain dans son bureau à Paris pour lui apporter l’ensemble des e-mails et de nos échanges avec M. Pineda. Pour qu’il comprenne que Pineda avait l’intention de développer le logiciel en marque blanche et de le vendre à ses concurrents.
Au début, il est un peu tombé de sa chaise — il ne me croyait pas. Mais au fil de mes arguments, il a commencé à me faire confiance. Puis il a raccroché.
Tout de suite, j’ai appelé mon père et je lui ai demandé s’il voulait bien se déplacer à Paris avec tous les mails et tous les échanges que j’avais pour prouver ma bonne foi au patron d’IAD. Mon père l’a fait avec plaisir… et avec colère, parce qu’il savait à quel point je m’étais fait avoir.
En arrivant à Paris, les trois associés étaient dans le bureau, dont un qui ne jurait que par François Pineda. Mon père m’a raconté que ce monsieur est passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel en lisant les e-mails. Toutes les couleurs. Parce qu’il se rendait compte que Pineda allait se faire de l’argent sur leur dos… et en plus, aller voir la concurrence.
Le patron, un homme vraiment conciliant et intelligent, a immédiatement compris ce qui s’était passé. Il était très satisfait du travail qu’on avait réalisé pour sa société jusqu’à présent, alors il a accepté de me permettre de payer mes dettes auprès de mes salariés. Et de clôturer mon entreprise sans avoir de dettes vis-à-vis de qui que ce soit.
Ce que j’ai fait. Parce que, malheureusement, je n’avais pas le choix.
Un concours de circonstances ce jour-ci. Je n’avais plus un sou en poche. Pourtant, mes amis étaient venus me soutenir et m’avaient invité à dîner. Ils m’ont déposé chez moi vers une heure du matin. Et là, je me suis rendu compte que je n’avais pas mes clés.
J’ai sonné à la porte — Rizlan était censée être chez nous — mais personne n’a répondu. J’ai sonné pendant plus de 10 minutes, toujours rien. (Au Maroc, dans chaque immeuble, il y a un gardien, toujours présent… sauf ce soir-là.) Il faisait tellement chaud que le gardien dormait sur le toit. Il ne m’a pas entendu.
Je me suis donc retrouvé à dormir par terre, comme un clochard, devant ma résidence, épuisé par tout ce qui venait de se passer.
Le lendemain, le gardien me voit dans cette position, s’excuse de ne pas m’avoir entendu et va m’ouvrir la porte de chez moi. Où Rizlan avait pris ses affaires… et quitté les lieux.
Autant vous dire que ce jour-là, j’ai vraiment pensé à sauter du quatrième étage. Endurer tout ça… et ne plus avoir ma femme pour me soutenir. Ce n’est pas ce qu’on attend du mariage.
Elle était partie quinze jours chez un copain en France. J’en ai été meurtri, profondément.
Et comme la situation était déjà très compliquée — elle refusait de travailler, donc de m’aider à subvenir à nos besoins — j’ai commencé à abandonner. À me dire que c’était fini.
Et je ne m’étais pas trompé : à son retour, elle a demandé le divorce. Là, ça m’a achevé. Le dernier petit morceau de cœur qui me restait, elle venait de le piétiner en mille morceaux.
Pour moi, le mariage, c’est un engagement pour le meilleur et pour le pire. Au Maroc, ce n’est pas comme ça. Et vraiment, je l’ai mal vécu. Encore aujourd’hui, j’en suis blessé. Je regrette que les choses se soient passées de cette manière.
Je ne sais pas comment, mais j’ai rebondi. Deux de mes anciens salariés — ma graphiste et mon développeur — m’ont suivi. On a été embauchés sur un projet tous les trois.
L’idée ? Créer un « Booking marocain ». Une excellente idée en soi. Le projet était formidable. On a recommencé, on s’est retrouvé un petit bureau, et on a conçu le plus beau site qu’on ait jamais réalisé ensemble.
On a eu un premier acompte. Et au moment du deuxième, le client avait du mal à payer. Sauf que cette fois, avec toutes mes anciennes histoires et tout ce que j’avais traversé, je m’étais protégé : j’avais un contrat en bonne et due forme, légalisé devant les instances marocaines.
J’ai donc décidé moi-même, cette fois-ci, de couper les sites, en précisant bien : « Site fermé pour non règlement auprès de son prestataire informatique. »
Ça ne lui a pas plu du tout. Le lendemain matin, j’avais deux policiers qui frappaient à la porte de chez moi — pas au bureau, non, à mon appartement — m’accusant de vol et me convoquant au commissariat.
Je leur ai dit, choqué : « Ce client ne m’a pas payé. Je ne vois pas ce que vous faites là. Normalement, ce genre d’affaires, c’est le tribunal de commerce qui les règle. Et je viendrai avec mon avocate. »
Ils m’ont répondu : « Non. »
Je leur ai rétorqué : « Écoutez, monsieur le policier, je connais mes droits. Je sais que j’ai le droit d’être assisté d’une avocate. Je viendrai avec elle, que vous le vouliez ou non. »
Je me suis donc présenté avec mon avocate dans ce commissariat de police… miteux. (Les Français se plaignent, mais ils ne savent pas ce qui se passe au Maroc, je peux vous le dire.)
Là, je me retrouve dans ce bureau où on m’accuse clairement de vol. J’ai expliqué la situation. Mon avocate, qui avait déjà géré mon divorce, me connaissait bien et a réussi à leur faire comprendre que j’étais un honnête chef d’entreprise qui n’avait pas été payé… et que ce monsieur abusait en réalité de son nom de famille.
Et oui, cet enfoiré — (pardonnez-moi le terme, mais c’est le seul qui convienne) — avait un nom de famille proche de la famille royale. Alors on m’a clairement dit : « Bonne chance. » Là, j’étais un peu décontenancé.
Ils m’ont prévenu : « Il va vous traîner au tribunal. » On est donc allés au tribunal de commerce… (ou peut-être un tribunal pénal, d’ailleurs, parce qu’en attendant les audiences, on y voyait des affaires de justice du quotidien.)
La première fois que je me présente, ce monsieur n’était même pas là. Il porte plainte contre moi… mais ne daigne pas venir. Résultat : le procès est reporté.
Et puis… il n’y a pas eu de deuxième fois. Parce qu’entre-temps, mon avocate m’a appelé :
« Voilà, monsieur Danielou, j’ai eu le juge qui gère votre affaire. Il vous demande une enveloppe. »
Je lui ai répondu : « Pardon ? » « Oui, il veut un bakchich. » (un pot de vin en arabe)
Moi : « Moi vivant, jamais je ne paierai un juge. Est-ce que c’est clair ? » « Très clair, monsieur Danielou. Je suis juste obligée de vous en informer, mais je transmets. »
Et là… Trois semaines plus tard, je reçois un message de mon avocate : « L’affaire est classée sans suite. De toute façon, ce monsieur est trop proche du roi. Et ça va vous coûter beaucoup plus cher si vous vous entêtez. »
C’est à ce moment-là, je pense, que j’ai pris la décision de rentrer définitivement en France.
Entre-temps, ma santé s’était plutôt stabilisée. J’avais même réussi à perdre 5 kilos pendant mes 7 ans au Maroc. Mais ce qui s’était dégradé, c’étaient mes dents.
Je vivais un enfer au quotidien. Chaque dent partait les unes après les autres. À chaque fois que je mangeais quelque chose d’un peu trop dur, je pouvais être sûr qu’il me restait un morceau de ce que j’étais en train de manger. C’était horrible. À tel point que je ne pouvais plus sourire. Moi qui aimais tant sourire, qui avais un si joli sourire… c’était fini. Je m’interdisais de sourire, tellement c’était moche.
Puis, j’ai été orienté vers une dentiste réputée à Marrakech (elle m’avait déjà soigné un ou deux abcès, d’ailleurs). En voyant l’état de mes dents, elle m’a expliqué qu’il fallait en arracher la plupart et mettre un appareil à la place. Ce que j’ai fait.
Et pour être honnête… Je vous ai déjà dit que j’avais vécu des douleurs intenables, insupportables. Mais là, je crois qu’on a dépassé tous les niveaux de douleur. Je me souviens encore de la dentiste, debout sur son escabeau, en train d’essayer de m’arracher une prémolaire. C’était un enfer. Et il a fallu faire ça pour toutes les dents.
Honnêtement… j’étais vraiment “au bout de ma vie”
Elle avait réussi à faire une empreinte dentaire et préparé la future prothèse, enfin le futur appareil. C’est vrai : une fois qu’elle m’a tout enlevé, il a fallu trois semaines où je ne mangeais que de la glace et de la purée, le temps que tout cicatrise.
Mais après, quand j’ai eu mon premier appareil dentaire, ça m’a quand même changé la vie. Je pouvais enfin sourire. Je pouvais remanger certaines choses que je ne pouvais vraiment plus avaler avant. C’était un bon pas en avant.
Sauf que… c’était un appareil marocain, et ce n’était pas de la meilleure qualité qui soit.
J’ai eu le temps de finir mes soins avant de prendre l’avion définitivement pour la France. Ce jour-là, je ne l’oublierai jamais.
L’adieu à Myriam à l’aéroport a été un déchirement pour nous deux. On était en larmes tous les deux, parce qu’on savait qu’une vraie page était en train de se tourner. On savait aussi qu’on resterait fidèles, qu’on prendrait des nouvelles, mais c’était une nouvelle vie qui allait commencer.
Ça a été la personne la plus dure à quitter à Marrakech. Myriam.
Je suis rentré en France et j’ai été accueilli par mes parents comme le Messie qui revenait à la maison. Ils savaient que j’avais galéré, qu’j’avais vécu l’enfer, et ils m’ont vraiment accueilli avec amour, sans aucun jugement. Sans vainqueurs, sans perdants par rapport à mon comportement toutes ces années.
Et ça… ça m’a aidé à me reconstruire.
Il y a un dicton qui dit : « Ce qui se passe à Marrakech, reste à Marrakech. »
J’ai volontairement fait l’impasse sur beaucoup de choses qui doivent rester là-bas. Afin de ne pas détruire des familles, des amis. Ce n’est pas ma volonté dans ce livre.
Moi, j’en ai souffert. J’ai souffert de la vision des femmes dans ce pays. J’ai souffert du comportement de beaucoup de personnes. Mais ces choses-là doivent, malheureusement, rester secrètes. Elles n’ont rien à faire dans ce livre.
Encore une fois, c’est mon histoire, ma résilience… pas celle des autres.
En revanche vous avez le droit de savoir que j’ai été escroqué plusieurs fois, trompé, utilisé comme alibi, humilié car Français par des français, envoyé au Prud’homme, et même drogué pour me voler mon outil de travail (le fameux mac que mon grand-père m’avait acheté) lors d’un voyage en bus. J’ai connu la belle vie je ne le nie pas mais cela à durer 8 mois sur 7 ans. J’ai découvert ce que c’est que de ne rien avoir à manger dans les placards et sans le sous ne serait-ce que pour m’acheter un petit sandwich vendu au coin de la résidence.
Je me suis même retrouvé enseignant à SUP de CO Marrakech, mais quand vous n’êtes pas payé… J’ai tenu 2 mois et je suis parti. Quel gâchis quand j’y repense.
Je vais revenir sur les prud’hommes car l’histoire vaut son pesant de cacahuètes 😀
J’avais à l’époque 5 salariés, nous avions du travail mais le mien était à 75% le recouvrement d’impayés et c’était quasiment à chaque fois. Un enfer à vivre, tu fais ton boulot et tu as l’impression de mendier pour obtenir le solde qui t’est dû !
À tel point qu’un jour je suis arrivé en incapacité à payer mes 5 salariés, je les ai prévenus immédiatement, sachant que sur les 5 il n’y en avait que 2 en CDI, les autres étaient en période d’essai ou en stage.
Voilà, aujourd’hui je ne peux pas vous payer. Ceux qui veulent partir sont libres et ils seront payés quand j’aurai récupéré ce que l’on me doit. Les autres je fais le maximum pour récupérer le solde de certains projets et signer d’autres devis d’ici trois mois. Tous me disent alors qu’ils me suivent, et qu’ils attendent.
Un mois plus tard, je reçois une plainte des Prud’Hommes de Marrakech, avec une première convocation. Je suis franchement surpris, je me rends au tribunal de Commerce, service de médiation. En arrivant, une dame me dit :
- Qui êtes-vous?
- Je suis le directeur de la société ADLIGHT, Monsieur Antoine Daniélou, vous m’avez convoqué pour une médiation avec mes salariés…
La dame complètement surprise me dit :
- Mr Daniélou, cela fait 10 ans que je travaille ici, c’est la première fois qu’un chef d’entreprise se présente à une convocation…
- Quand on a rien à se reprocher on peut répondre à la justice sans crainte Madame.
Je lui explique la situation, je lui présente les comptes de l’entreprise et lui explique ne pas comprendre ma convocation dans la mesure où nous nous étions mis d’accord avec les salariés.
- Melle X, Y, et Z ont porté plainte contre vous pour salaire impayé depuis 2 mois. Elles vous attendent pour une médiation dans mon bureau.
Je suis complètement désemparé en voyant les trois filles graphistes qui étaient là (elles n’étaient qu’en stage…) Et comme je leur ai dit, nous nous étions mis d’accord, vous étiez d’accord pour patienter… Vous savez très bien que je n’ai pas d’argent et que là on perd du temps précieux.
Je savais que dans 3 semaines des règlements allaient arriver, j’en parle à la médiatrice qui me donne 15 jours pour régler la situation. Je lui explique une fois de plus que je n’ai aucun bien personnel, que je ne peux vraiment rien faire pour le moment et que dans 15 jours la situation sera inchangée !
Deux semaines plus tard retour au même endroit, comme je l’avais prévu, rien n’avait changé, mais j’avais toujours bon espoir pour la semaine suivante. Ce que je leur explique. Mais les trois femmes décident quand même de porter plainte contre moi.
Je sors du bureau décontenancé… Je ne sais pas comment ça va se passer.
5 jours plus tard, les policiers viennent frapper à ma porte pour me signifier la plainte.
Elle est entièrement rédigée en arabe… Je n’y comprends rien. Je sais que Meryem doit venir dans la soirée donc j’attends qu’elle me la traduise.
Je la voit commencer à pleurer tout en étant en colère et me dit :
- Toto (elle m’appelle comme ça depuis longtemps) tu ne mérites pas ce qui est écrit, elles disent que tu les fait travailler 18H par jour, que tu ne leur donne aucun jour férié, qu’elle ne sont pas payé et demande plus d’un million de dirhams par personne soit 100 000€ par personne.
J’étais en effet l’inverse de la personne qu’elles décrivaient. Nous étions à 42H par semaine comme l’exige la loi du travail au Maroc, Je leur faisais livrer le repas tous les midis, et à chaque fête religieuse ils avaient trois jours pour pouvoir rejoindre leur famille.
J’en avais trop donné…
Je prends donc RDV avec mon avocate, lui présente l’ensemble des documents et nous nous présentons tous les deux à la première audience au tribunal. Et là, surprise, les 3 salariées et leur avocat sont absents, Premier report…
Deux semaines plus tard, même cinéma, nouveau report. Dans ma tête c’est le chamboule-tout. Je ne comprends rien. Une semaine plus tard, mon avocate m’appelle et à nouveau me dit que le juge a appelé et demandé une enveloppe. Ce à quoi j’ai répondu qu’elle connaissait mon avis sur la corruption et que si je ne peux pas payer mes salariés , je ne vais sûrement pas payer un juge!!
Et bien mon honnêteté et ma franchise ont fini par payer puisque 3 jours plus tard le dossier était classé sans suite.
Mais cela m’avait coûté cher…